Nicolas Bouvier, Tokyo, 1966 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

Dans les réserves du Musée de l’Elysée somnolent les récits imagés d’un des plus grands écrivains-voyageurs du XXe siècle. S’il est connu pour ses écrits, dont L’Usage du monde, un classique de la littérature de voyage, Nicolas Bouvier (1929-1998) était également chercheur d’images et photographe. Son fonds photographique, déposé puis légué au Musée de l’Elysée après son décès, retrace les déambulations de ce flâneur planétaire, et dévoile des facettes inédites de son regard.

L’entrée du Bazar et le pont sur l’Aji-Chāi, Tabriz, hiver 1953-1954 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

Pascale Pahud, documentaliste au Musée de l’Elysée, gère le fonds depuis son arrivée à l’institution à la mort de Nicolas Bouvier. Son regard azur est empreint d’admiration: «Ses récits et poèmes me fascinent depuis longtemps. Quand j’ai appris que le musée accueillerait son fonds, c’était une réelle bénédiction!» Ce trésor visuel comprend environ 1100 tirages originaux, 14’000 négatifs, 100 planches-contacts et 7000 diapositives. Les archives littéraires de l’écrivain suisse sont quant à elles hébergées par l’Université de Genève. «Pour Bouvier, l’écriture et la photographie étaient intimement liées. Cela peut créer des enjeux dans la gestion habituelle des fonds, qui sont séparés selon les disciplines», explique-t-elle.

L’Usage du monde, et au-delà

«Quand le fonds est arrivé, il n’y avait que des photographies du Japon, et aucun signe des négatifs de L’Usage du monde», se remémore Pascale Pahud. Ce sera seulement en déménageant son atelier que sa famille retrouvera les clichés manquants: «Ils étaient tombés derrière une armoire», s’exclame-t-elle, égayée, avant d’ajouter: «Personne n’avait plus vu ces négatifs depuis longtemps.» Dans un silence quasi-religieux, la documentaliste ouvre une boîte d’archives.

Kurdistan iranien, mars 1954 ©Musée de l’Elysée, Lausanne

A l’intérieur, le temps se rembobine: 1953-1954, la route défile, de la Yougoslavie à l’Afghanistan. On découvre des fragments de son année de bourlingue avec son ami peintre Thierry Vernet. Sur les tirages, les routes poussiéreuses de Tabriz, où l’auteur passera l’hiver à attendre la fonte des neiges. Mais aussi la fameuse Fiat Topolino, en panne au cœur du désert de pierres de Baloutch, ou encore une ferme traditionnelle du Kurdistan, faite de paille et de terre sèche.

Une liberté tumultueuse

Plonger dans le fonds photographique de Nicolas Bouvier, c’est aussi se perdre dans le dédale d’une pensée tourmentée par une quête constante de liberté. «Bouvier ne rêvait que d’une chose: se laisser aller à la rencontre du monde et des autres», partage Pascale Pahud. Une désinvolture qui se retrouve dans son fonds: «Les premières photographies de son atelier sont arrivées en désordre, dans des cabas de Migros…» La plupart des tirages n’étant pas légendés, un long travail de datation et de classement attendait la documentaliste.

En route vers l’est après la fonte des neiges, Azerbaïdjan, printemps 1954 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

Un véritable puzzle pour cette passionnée des textes de Bouvier, qui apprend alors à décrypter son écriture: «A force, j’ai appris à déchiffrer sa plume selon l’heure à laquelle il écrivait, partage Pascale Pahud d’un air enjoué. Ses notes matinales sont beaucoup plus lisibles que les nocturnes…» Au milieu des années 1990, elle rencontre le célèbre écrivain-voyageur: «Je suis allée chercher des images dans son atelier, à Genève. Il m’a dédicacé le Poisson-Scorpion avant de m’offrir un grand verre de whisky.» Son visage s’illumine un peu plus encore lorsqu’elle évoque le personnage: «Mon grand regret est de ne l’avoir pas rencontré plus souvent. C’était une personne très sensible et chaleureuse, qui racontait magnifiquement le monde avec sa voix unique et envoûtante.»

Le don du visage

Une sensibilité qui transparaît dans son regard humaniste, épris par les visages. Si Nicolas Bouvier utilisait dès ses premières escapades la photographie comme calepin visuel, c’est au Japon que son approche s’affinera: «Dès son premier voyage, en 1955, on remarque un changement dans sa prise de vue, la qualité des images, et la maîtrise de la lumière», explique Pascale Pahud. Et pour cause: à Tokyo, Nicolas Bouvier se lie d’amitié avec un barman ex-photographe qui l’initie à sa technique: «Ils développaient ses films dans les shakers du bar!»


Jeux d’enfants, Tokyo, 1956 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

La photographie devient alors un véritable sésame, lui ouvrant les portes de milieux hermétiques comme le théâtre nô et le sumo. Des acteurs-danseurs aux lutteurs, en passant par les commerçants et passants, les visages sont nombreux dans les clichés de Japon, un ouvrage photographique commandité par Charles-Henri Favrod en 1967.

La couleur du voyage

Si du vivant de Nicolas Bouvier, plusieurs expositions sont consacrées à son travail photographique, son fonds recèle de clichés insoupçonnés. «On voit souvent les mêmes images de Bouvier, sur le Japon et L’Usage du monde. En traitant le fonds, j’ai découvert énormément de diapositives couleurs, beaucoup plus abstraites et graphiques.» La documentaliste fait défiler les images: on aperçoit des gros plans de palissades délabrées, similaires à des mille-feuilles de peintures et d’affiches déchirées, mais aussi des débris de verre en Italie, des galets en Irlande… Une photographie du détail et de la couleur: «C’est comme si, avec l’âge, son regard s’était concentré sur les objets les plus humbles pour leur redonner une pleine existence.»


Aoi Matsuri, Kyoto, Japon, 1964 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

En 2018, à l’occasion des vingt ans de la disparition de Nicolas Bouvier, le Musée de l’Elysée organise une exposition inédite, dans le hall de l’UBS à Lausanne. «L’idée était de révéler cette autre facette, plus graphique et picturale, de ses photographies de Nicolas Bouvier», explique Pascale Pahud, qui en fut la commissaire. Une seconde exposition, incluant des images nippones peu connues, suivra l’année suivante à Cologny.

Hué, Viet-Nâm, 1995 ©Fonds Nicolas Bouvier / Musée de l’Elysée, Lausanne

Plus de deux décennies après l’arrivée du fonds à Lausanne, la documentaliste savoure toujours ce voyage par procuration: «Parfois, en voyant ses images, je crois entendre la musique que Bouvier enregistrait et sentir la chaleur, le froid, mais aussi les odeurs de cet ailleurs… C’est magnifique, car on a la beauté des images sans les inconvénients et les difficultés des voyages entrepris par Bouvier à l’époque.»

1 commentaire

  1. Maurice PERRET Reply

    Je découvre avec plaisir votre article sur Nicolas Bouvier . J’imagine très bien qu’au delà de l’exercice de votre profession, le côté passionnel sur l’auteur fait partie intégrante de vos recherches. La vision du voyage de Nicolas est aux antipodes du mode de pseudo découverte d’aujourd’hui aux couleurs nombrilistes et superficielles. Je me suis toujours interrogé sur sa faculté d’analyse, d’humour, de description des lieux et des gens, teintée de réflexion philosophique malgré son jeune âge au moment du départ. Le vécu, tel était son credo, être en prise directe avec les éléments, doublé d’une grande culture , sans oublier le remarquable travail de collectage musical .
    Je ne voyage pas depuis de très nombreuses années, en vélo, sans la bible ” l’usage du monde ” au fond d’une de mes sacoches…. Se retrouver à Bogoievo et revivre un épisode de la rencontre avec les violons tziganes vaut son pesant de coups de pédales, un vrai bonheur de cheminer en croisière lente, non pas au volant d’une Topolino, mais d’ une bicyclette en se récitant une brochette de tranches de ce périple au long cours était tout simplement magique.
    Merci Pascale Pahud d’entretenir les braises de grand large de cet auteur unique et fascinant !
    Cordialement.
    PS : Lors de mon passage , en vélo depuis la France il y a 3 ans je pense, grande fût ma déception de trouver porte close du musée pour cause de travaux. Il y avait une exposition sur Nicolas Bouvier. Une autre fois peut être.

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