Dimanche 27 septembre 2020, 13h. Le moment est venu de guider la dernière visite publique de l’exposition reGeneration4. Appréhension, comme à chaque fois, de trouver les mots justes et le ton adéquat pour transmettre à une foule hétéroclite ce qui est donné à voir sur les cimaises du Musée de l’Elysée. Ne pas être trop didactique, mais ne pas oublier les prérequis élémentaires à la visite. Se permettre parfois des précisions techniques, mais ne pas se perdre dans des explications trop pointues. Tenter de contenter chacun en livrant un message adapté.

Précise-t-on ce qu’est un photogramme, ou est-on face à un public averti qui y verra là la mise en doute de ses connaissances? Se permet-on quelques anecdotes sur l’un ou l’autre des artistes exposés, pour faire vivre «la petite histoire», ou doit-on se cantonner aux considérations photographiques? L’audience est masquée, difficile de sentir si le propos est bien réceptionné.

Instinctivement, on cherche des yeux ceux qui semblent plongés dans le parcours proposé. On passe à la salle suivante, on s’inquiète d’avoir peut-être perdu des gens en cours de route. Mais un silence prolongé pourrait en égarer d’autres. On reprend donc la parole, on continue la visite.

Il y a des enfants, ils commencent à perdre patience, l’attention décroît. Vite, enchaîner avec un travail qui pourrait leur parler. Jongler entre réflexion érudites et apartés ludiques, tenter encore et toujours de donner à chacun ce qu’il est venu chercher en franchissant les portes du musée en ce dimanche pluvieux. Dans l’assemblée, il y a assurément de jeunes artistes photographes, cela se voit à leur concentration accrue et à leur intérêt manifeste pour l’exposition dédiée à la création émergente. Se souvenir alors de ce que confiait Simon Senn, dont le travail est montré, la veille: l’exposition reGeneration1 en 2005 avait été le déclencheur de sa vocation photographique. Se dire qu’on a une sacrée mission, quand même. Peut-être que quelqu’un est en train de vivre exactement la même expérience en ce moment-même. Il faut absolument lui livrer une visite à la hauteur de ses attentes.

Lydia Dorner (DR)

Se souvenir que soi-même, enfant, nombre de dimanches pluvieux se passaient au Musée de l’Elysée, et que contrairement à d’autres institutions culturelles, on acceptait pour celle-ci de s’y rendre sans (trop) broncher. Ne plus se rappeler exactement de ce qu’il y avait au mur, mais se remémorer parfaitement l’impression laissée par l’imposant escalier, encore visible à l’époque, qui semblait mener à de riches salons – sans savoir qu’un jour on en foulerait les épais tapis. Dix-huit ans après, premier jour de stage: reGeneration2 ouvre dans deux mois.

En 2012, se retrouver à donner sa première visite, cette fois-ci officiellement en tant qu’employée au département des expositions du Musée de l’Elysée, ce lieu rêvé et inespéré pour démarrer une vie professionnelle. La collection Greenberg condense presque l’intégralité des chefs-d’œuvre photographiques qu’on ne connaissait jusqu’alors qu’au travers des livres étudiés pour les cours. Emerveillement.

Puis enchaîner les projets, et les visites. Niblock, Woods, Halsman, Gafsou, Chaplin, Eggleston, reGeneration3, Kollar, Van Sant, Lartigue, Bruggmann, Yogananthan. A chaque nouvelle visite, s’efforcer de transmettre au mieux le propos de l’artiste, et les intentions de l’institution. N’en dénaturer ni l’un ni l’autre, tout en s’appliquant à les incarner le mieux possible. Et immuablement, essayer de faire face au stress de parler en public alors que l’habitude est plus au confort de la coulisse, le bureau rassurant. Tenter parfois de se dérober à l’exercice, mais se faire rappeler à l’ordre par des collègues intransigeants: «Plus tu feras de visites, moins tu auras peur d’en faire.»

Dimanche 27 septembre 2020, 14h. Des applaudissements ramènent subitement à la réalité de cette ultime visite sur le point de se terminer, et interrompent ce voyage intérieur qui, au gré d’un plancher qui craque, avait momentanément brouillé les temporalités. Et réaliser que ce qu’on craignait plus que tout, allait finalement nous manquer.

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