En pénétrant dans la salle des réserves du Musée de l’Elysée, on a d’abord la chair de poule. Dans ce coffre-fort frigorifique, niché au sous-sol de la maison de maître qu’occupe encore l’institution, le XIXe siècle somnole. Sur les étagères et compactus, quelques 200’000 photographies sont entreposées dans des boîtes d’archivage. Tourner les manivelles de ces rayonnages coulissants, c’est en quelque sorte rembobiner le temps: daguerréotypes datant des débuts de la photographie, négatifs sur verre, tirages originaux des Studios Chaplin… De quoi faire sourire la conservatrice Carole Sandrin. «Mon amour premier est la photographie du XIXe siècle et les enjeux autour de sa conservation», partage-t-elle en manipulant soigneusement un tirage de 1860, du photographe vaudois Constant Delessert.

Dans les réserves de l’Elysée, une photo de 1860 d’Adrien Constant de Rebecque, dit Constant Delessert.

Si un œil novice y perçoit le portrait d’un garçon, Carole Sandrin propose une lecture plus profonde: «L’esthétique de l’époque dégage une émotion et précision que je ne retrouve pas dans la photographie contemporaine. Ce grain d’argent aux tonalités chaudes crée une douceur avec des contrastes subtils.» Derrière cette esthétique, des processus chimiques: «C’est un noircissement direct. Le photographe a sensibilisé un papier avec des sels d’argent avant de l’exposer au soleil en contact direct avec un négatif.»

Chercheuse intrépide

Son regard, la Française de 46 ans l’a affiné au cours de formations variées. Originaire de Rambouillet, dans la périphérie parisienne, elle découvre l’art à travers son père, banquier mais aussi peintre à ses heures perdues. C’est spécialement la recherche qui anime la jeune fille, sous l’influence de sa mère laborantine. «A 9 ans déjà, ma cousine et moi passions nos vacances à éplucher l’encyclopédie Universalis pour écrire des papiers sur les moustiques ou les abeilles», se remémore-t-elle en riant. C’est une dizaine d’années plus tard, lors de ses études universitaires en Histoire de l’art à Paris, que Carole Sandrin rencontre Michel Poivert, professeur et président de la Société française de photographie (SFP).

«Le dernier jour de l’année, il a donné un cours sur l’histoire de la photographie… Une révélation!» De nature pragmatique, la jeune femme trouve sa vocation dans cette alliance d’esthétique et de technique: «Ce qui me plaît, c’est que le résultat artistique d’une photographie ne dépend pas que de l’imaginaire de l’artiste, mais aussi d’une maîtrise liée à l’appareil.» Si l’histoire de la photographie n’est alors pas encore reconnue comme une discipline en France, Carole Sandrin ne se laisse pas décourager. Elle rédige deux mémoires sur l’agrandissement solaire et la photographie du microscopique au XIXe siècle.

Des œufs, du sel et des photos

La SFP devient vite le QG de la future conservatrice. A 25 ans, elle plie bagage pour la George Eastman House, à New York, ancienne demeure du fondateur de Kodak et plus vieux musée de la photographie au monde, où elle se frotte à la restauration d’objets. «Les plus belles années de ma vie», avoue-t-elle. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux bleus pétillent en abordant sa rencontre avec Grant Romer, directeur de l’atelier de restauration: «C’est un personnage atypique qui semble sortir du XIXe siècle. Il encourage son équipe à reproduire les procédés de l’époque.»

L’historienne devient cuisinière: «Un tirage photo à l’albumine suppose de faire monter des œufs en neige, avec du sel, puis de les laisser décanter et enfin de faire flotter un papier sur cette émulsion. Une fois sèche, la feuille est enduite d’une solution de nitrate d’argent et devient sensible à la lumière. Ce côté alchimique est grisant.» Et les leçons édifiantes: «En tant qu’historienne, ça m’a permis de mieux comprendre l’objet que je tiens entre mes mains, en distinguant les traces d’origines de celles liées à la dégradation, et d’apprécier les difficultés techniques.»

Vers la conservation

Peu après son retour à Paris, en 2005, Carole Sandrin devient chargée de collection à la SFP. «Mais je me suis alors rendu compte que je manquais de connaissances en conservation», explique-t-elle. A 34 ans, la voilà qui retourne sur les bancs de l’école pour suivre un master en conservation préventive du patrimoine. En parallèle, elle collabore avec le futur directeur du Musée de l’Elysée Sam Stourdzé, alors commissaire indépendant, pour une exposition itinérante consacrée à Charlie Chaplin. C’est à Lausanne que la Française posera finalement ses valises, quelques années plus tard, pour justement devenir responsable du fonds Chaplin. Perfectionniste, Carole Sandrin ne s’arrête jamais et milite alors pour former un département de conservation au sein du musée. En 2018, la charge émotionnelle la rattrape: «J’ai fait un burnout, je ne pensais pas être épuisée à ce point… Cet arrêt m’a invitée à recentrer mes priorités et à prendre du recul.»

Une décennie après ses débuts à l’Elysée, Carole Sandrin se prépare pour un nouveau voyage. Fin novembre, la conservatrice quittera les rives du lac Léman pour l’Institut de la photographie de Lille. «Sam Stourdzé m’a une fois conseillée de m’ouvrir à des nouvelles opportunités chaque 10 ans», se souvient-elle. «Cela rapprochera aussi ma fille de ses grands-parents.» D’ici là, la conservatrice se sera encore consacrée à divers projets comme le plan de sauvetage de la collection, mais aussi le chantier du futur musée, car «la conservation ne se cantonne pas à la salle de réserves, mais à l’ensemble d’un bâtiment».

Dehors, les feuilles d’automne tapissent la cour du Musée de l’Elysée. Sur le seuil de la bâtisse, Carole Sandrin discute avec un collègue. «Je ne partirai pas sans verser une larme, confie-t-elle. C’est toute une époque, toute une équipe.»

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